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Qui est TeamBrave ?

Igor Kaliapine

Igor Kaliapine

Je suis le directeur du Comité contre la torture, Nijni Novgorod.

Igor Kaliapine est un défenseur des droits humains qui se bat pour mettre fin au recours à la torture en Russie. C’est pourquoi il fait partie de l’équipe des défenseurs, l’équipe la plus combative de la Coupe du monde, dont vous n’avez pourtant jamais entendu parler. Voici son histoire :

« J’ai vécu à Nijni Novgorod toute ma vie. Mon endroit préféré ici est Stchelokovski Khoutor, un parc avec une forêt en périphérie de la ville. Les événements et réflexions les plus importants de ma vie sont liés à ce parc, à ses rivières et ses lacs. Mon père m’a appris à faire du ski de fond dans ce parc. Quand j’étais enfant, j’y allais pour regarder les élans dans la forêt. J’y vais toujours pour me promener.

Une fois par an, je me rends dans la région de Nijni Novgorod, dans le nord. Je passe quelques semaines dans une petite maison, je me promène dans la forêt et je chasse le tétras-lyre. Pendant que je me promène, j’essaie de ne pas penser à mon travail et aux actes de torture qui ont été commis Nijni Novgorod, et à Orenbourg, et à Moscou, et dans beaucoup d’autres villes de Russie.

J’ai commencé mon militantisme en faveur des droits humains au début des années 1990, peu après avoir rencontré Boris Nemtsov, un chef de file de l’opposition au régime et gouverneur de l’oblast de Nijni Novgorod qui a été tué en 2015. À l’époque, le militantisme en faveur des droits humains n’était pas ma première priorité. Ce n’était sans doute même pas ma deuxième ou troisième priorité, c’était juste quelque chose de secondaire. J’étais un entrepreneur et je pensais réellement que le marché libre et la concurrence deviendraient les moteurs de la démocratie et de la société civile en Russie. Mais la réalité s’est avérée différente. Les propriétaires de nombreuses entreprises créées après la chute de l’Union soviétique ont fait l’objet de racket et de manœuvres de harcèlement de la part de représentants des autorités et de la police. Un jour, les autorités ont forgé des accusations de détournement de fonds contre moi.

J’attends le jour où les représentants de la société civile seront consultés lorsque le gouvernement prendra des décisions sociales et politiques importantes, comme la nomination de hauts représentants.

Après mon arrestation, j’ai été conduit à un poste de police où des policiers m’ont frappé tous les jours. Puis ils m’ont conduit au centre de détention provisoire, mais en raison des graves blessures qu’ils m’avaient infligées pendant la torture, l’administration pénitentiaire a dans un premier temps refusé de m’admettre, pensant que je ne survivrais pas jusqu’au lendemain matin et ne voulant pas en porter la responsabilité. Au cours des trois mois que j’ai passés au centre de détention provisoire, j’ai vécu dans les conditions les plus épouvantables qui soient : des cellules surpeuplées, pas de lumière ou d’air, des hordes de punaises de lit et de poux. Ces conditions sont en elles-mêmes de la torture. Mais finalement, j’ai eu vraiment beaucoup de chance. Les véritables responsables du crime dont j’étais accusé ont été appréhendés et j’ai été libéré. J’ai échappé à 10 ans d’emprisonnement supplémentaires.

Après ma libération, j’ai réfléchi à plusieurs aspects de ma vie. J’ai réalisé que les réussites de mon entreprise, les voitures luxueuses que je pouvais conduire ou les costumes coûteux que je pouvais porter n’avaient pas d’importance : je pouvais être poursuivi en justice à tout moment, même si j’étais innocent et que les accusations n’étaient pas liées à mes activités. Mais être poursuivi en justice n’est pas la pire chose. Pendant que j’étais en détention, j’ai compris que, soumis à suffisamment de pression, n’importe qui peut « avouer » n’importe quel crime, même un meurtre. C’est là que j’ai décidé de me dédier à la défense des droits humains, en me concentrant sur la torture.

En 2000, avec plusieurs défenseurs des droits humains nous avons fondé le Comité contre la torture à Nijni Novgorod. Au cours des 18 dernières années, notre organisation est arrivée à des réussites considérables : nous avons fait annuler plus de 900 décisions injustes, nous avons recueilli des informations sur 173 cas de torture et nous avons fait condamner 136 responsables d’actes de torture. Mais surtout, nous avons fait admettre aux autorités qu’il y avait un réel problème et qu’il fallait le régler.

C’est important pour moi de voir que les gens ont de moins en moins peur de porter plainte et de demander justice et réparations par des moyens juridiques. Nous ne sommes pas les seuls à avoir permis de changer l’opinion publique, mais j’espère que nous y avons contribué.

Aussi étrange que cela puisse paraître, le plus beau compliment que l’on ait fait à notre organisation est venu d’un haut responsable de l’armée. Un jour, un policier s’est adressé à ce responsable de l’armée pour lui demander une protection, car il était sur le point d’être arrêté pour s’être rendu complice d’actes de torture. Il lui a demandé de s’occuper du « problème avec le Comité contre la torture ». Le responsable militaire a écouté le policier effrayé et a dit « J’ai peur de ne pas pouvoir vous aider. On ne peut rien faire pour ce qui est de ce Comité contre la torture. On ne peut pas s’adresser à eux. Et ils ne prennent pas non plus les pots-de-vin. » Le collègue du responsable militaire, qui a assisté à la scène, m’a raconté cet échange. Et c’est effectivement le cas. Quand j’embauche des avocats, je leur dis toujours qu’ils ne seront jamais forcés à faire quelque chose qui va à l’encontre de leurs convictions ou à tirer des conclusions avec lesquelles ils ne sont pas en accord.

En tant qu’organisation de défense des droits humains, nous menons une mission sociale. Parfois, nous avons un rôle différent de celui d’un avocat traditionnel. Le principal objectif d’un avocat est de faire acquitter son client de toutes les charges ou, si cela n’est pas possible, de les réduire le plus possible. Notre objectif est d’obtenir justice et réparations pour les victimes d’actes de torture ou d’autres violations des droits humains, et d’amener les responsables à rendre des comptes. Dans certains cas, lorsque des policiers réalisent qu’ils vont être poursuivis en justice, ils proposent à la victime un « arrangement » pour qu’elle retire ses déclarations en échange d’une réduction de la peine de prison. Certaines victimes refusent cette « coopération », d’autres l’acceptent. Lorsque nous faisons face à cette situation, nous essayons toujours de parler aux victimes que nous défendons et de leur expliquer que cela permet aux responsables d’échapper à la justice et que cela enracine l’impunité.

J’attends le jour où les représentants de la société civile seront consultés lorsque le gouvernement prendra des décisions sociales et politiques importantes, comme la nomination de hauts représentants. Généralement, seuls les parlementaires sont consultés, et les représentants de la société civile sont considérés comme l’opposition et leurs opinions sont ignorées. Pourtant, notre travail indépendant est essentiel pour que la société avance dans la bonne direction, pour faire entendre la voix de tout le monde et pour que la justice soit accessible à tout le monde. »